Le Fouta Toro nostalgique du règne des Almamys, plus de 2 siècles après !

Les Almamys ont rayonné spirituellement, culturellement et économiquement dans l’ex-royaume du Fouta-Toro. Au cours de leur règne, ces hommes vertueux et sages ont prôné l’Islam, l’égalité, la démocratie, la transparence, l’équité, la dignité humaine, la bonne gouvernance.

Plus de deux siècles après le déclin de l’État théocratique, le Fouta Toro reste toujours nostalgique de ce règne qui a permis d’implanter solidement l’Islam dans cette partie du pays et de la transformer en un bastion de la religion musulmane.

Le Fouta Toro a connu des périodes de troubles. Les guerres intestines opposaient souvent les différents princes de la dynastie peule animiste des Déniyanké, tous prétendants au trône, et les razzias des Maures de la rive droite étaient monnaie courante. Les populations, pour la plupart païennes, étaient habituées au bon plaisir, à la licence et au désordre.

Mais la révolution théocratique connue sous le nom de révolution Torodo, sous l’instigation du Souleymane Baal, renverse en 1776 le puissant Koli Tenguella et son régime, marquant ainsi la naissance de l’Almamiyat au Fouta Toro.

Et c’est Abdoul Kader Kane de Kobilo, qui eut l’insigne honneur de porter en premier le titre d’Almamy. Le saint homme proclama l’islam religion d’État et créa un État théocratique qui restera indépendant jusqu’en 1881.

Au total, trente-trois (trente-cinq, selon certaines sources) Almamys ont régné dans l’ex-royaume du Fouta Toro qui s’étendait de Dagana à l’Ouest à Dembakané l’Est, de part et d’autre du fleuve Sénégal. Il comprenait à l’époque neuf provinces : le Bosséa, le Yirlabé, le Toro, le Damga, le Dimar, le Law, le Halaybé, le Hebiyabé et le Nguénar.

Les « Wanewanebé » de Mboumba ont véritablement marqué l’histoire de cette contrée. Sept parmi les trente-trois Almamys étaient des descendants directs de Thierno Ibra Hamat, et ont été couronnés à Mboumba. Le village de Diaba vient après avec six Almamys. D’ailleurs, selon Abdourahmane Pathé Wane, habitant de Mboumba, Almamy Youssouph Ly, originaire de ce village, a régné jusqu’à Eléga (Mauritanie).

Selon de nombreux témoignages, l’Islam, à l’époque, était la religion d’État du Fouta ; et durant le règne des Torodo, une des plus grandes aristocraties du Fouta, les rois portaient le titre d’Almamy. Ces derniers étaient des érudits, des savants musulmans et de grands marabouts très puissants. L’Almamy, selon M. Wane, était un « régulateur social ».

La particularité du règne des Almamy, dit-il, c’est que ce régime prônait la démocratie, la transparence, l’équité, l’égalité, la dignité humaine, la bonne gouvernance, etc. D’ailleurs, ajoute M. Wane, « c’est grâce à ce règne que le « Moudo horma » (tribut qu’on versait annuellement aux Maures) a été abandonné ».

Ousmane Kane, habitant de Mbolo Birane (village situé dans le département de Podor) est allé loin en indiquant que c’est l’Almamy Abdoul Kader Kane de Kobilo (Matam) qui fut le premier à instaurer une démocratie digne de ce nom en Afrique.

« C’est grâce à lui (Almamy Abdoul) que certaines pratiques qui sont aux antipodes des valeurs islamiques ont été abandonnées. Il fut aussi le premier à mettre en évidence la loi sur le domaine national, etc. », insiste Ousmane Kane qui souligne également que le début du règne des Almamy a coïncidé avec la création des États-Unis d’Amérique. « Cela ne relève pas du hasard », a-t-il estimé.

Pour Thierno Amadou Louty Kane de Mbolo Birane, président de l’association des petits-fils de Hamet Diouldo Kane, les Almamy étaient « les garants du respect des préceptes et des valeurs de l’Islam, de la dignité humaine, du code de bonne conduite, etc. ». « Leur préoccupation était de préserver leur religion, leur dignité et leurs terres. Chaque citoyen avait droit à des terres », admet le guide religieux.

L’avènement de l’Almamiyat a été précipité par le renversement de la dynastie peule des Déniyanké qui régnait sur le Fouta. L’Islam a été atteint dans son for intérieur. Lorsqu’ils ont terminé leurs études à Pire, raconte Thierno A. L. Kane, « Thierno Souleymane Baal a invité ses coreligionnaires à la préservation des valeurs et à l’enseignement de l’Islam ».

À l’en croire, c’est lui (Thierno Souleymane Baal) qui a traduit l’alphabet arabe en pulaar pour faciliter l’apprentissage du Coran et de la Sunnah; il a également ouvert des daaras ».

« D’ailleurs, c’est le premier à prôner l’Almamiyat. Il était convaincu que c’est à travers ce règne que l’Islam pouvait retrouver son lustre d’antan », avance-t-il, précisant qu’avant cette révolution des Torodo au Fouta, le Sénégal a connu d’autres savants islamiques de renommée.

C’est grâce aussi à cette Révolution, se souvient le guide religieux, que le Fouta avait abandonné les clivages ethniques (castes). Aujourd’hui, constate Thierno A. L. Kane, avant de s’en désoler, « ces réalités ont refait surface au grand dam des populations. Il est devenu fréquent que des nobles refusent de donner la main de leur fille à des gens issus de castes dites inférieures ».

RETOUR DE L’ALMAMIYAT ?

En un siècle, l’Almamiyat a permis d’implanter solidement l’Islam. Mieux, il a transformé le Fouta Toro en un bastion de la religion musulmane. Aujourd’hui, la foultitude de mosquées et autres monuments religieux dont certains sont classés monuments historiques atteste l’ancrage de cette partie du pays dans l’Islam.

Sur un éventuel retour des Almamy au Fouta, Thierno A. L. Kane reste convaincu que le pouvoir temporel peut bel et bien cohabiter avec celui spirituel. À l’époque de l’Almamiyat, rappelle-t-il, il y avait les colons, notamment Faidherbe qui s’entendait bien avec les Almamys. Pour relever les défis qui se dressent devant nous (Fouta), ajoute le chef religieux, il faudrait que les gens s’unissent autour d’une seule personne, d’un guide.

« Qu’il soit cadi, mufti, émir ou Almamy, cela importe peu. L’essentiel c’est d’avoir quelqu’un qui peut porter les doléances des populations et défendre leur religion et leur dignité en toute circonstance », déclare-t-il.

« Quand on parle de Tivaouane, on pense aux familles d’El Hadji Malick Sy, de Cheikh Ahmadou Bamba Khadim Rassoul à Touba, de Cheikh Ibrahima Niasse à Kaolack, et pourquoi pas au Fouta ? », s’interroge Thierno A. L. Kane.

Malheureusement, se désole-t-il, aujourd’hui personne ne veut qu’on touche à sa chapelle. « La principale difficulté réside dans le fait que les gens foulent au pied les préceptes de la religion musulmane », affirme-t-il. Aussi, fait remarquer le guide religieux, au fil du temps, plusieurs courants religieux d’obédience tidiane et autres sont apparus au Fouta.

À ce titre, estime-t-il, « il est devenu difficile presque impossible de désigner dans ce contexte un Almamy (guide) qui fera l’unanimité ». « Ces divergences notées font qu’aujourd’hui il est aussi difficile, entre autres, de démarrer le jeûne musulman le même jour et de fêter la Korité ou la Tabaski dans l’unité », regrette Thierno A. L. Kane.

Quand on observe de près ces divergences, croit savoir ce dernier, « elles sont très souvent plus liées à la passion qu’à la jurisprudence islamique ». Pour lui, s’il y avait un khalife général (Almamy, Amir, Mufti) non seulement pour le Fouta, mais pour la communauté islamique du Sénégal, l’Islam ne s’en porterait que mieux à travers le pays », fait-il comprendre.

Aussi, souligne Thierno A. L. Kane, les musulmans doivent savoir que les confréries ne sont pas des courants de pensée qui sont en marge des valeurs islamiques. Durant le règne des Almamy, faut-il le préciser, seule la confrérie khadriya avait droit de cité dans cette ancienne province. Cependant, note Thierno A. L. Kane, « cette confrérie n’a jamais été en avant, au détriment des valeurs islamiques ».

Pour sa part, Mamoudou Abdoul Kane, chef de village de Kobilo et petit-fils de l’Almamy Abdoul Kader Kane, estime que même si l’Almamiyat faisait son come- back au Fouta Toro, il cohabiterait difficilement avec le pouvoir temporel.

« Les réalités et les mentalités ont changé. Deux siècles après, demander aux gens d’adopter des réalités et des mentalités d’une autre époque relèvera d’un combat titanesque », assène-t-il.

Seulement, indique M. Kane, « les guides religieux doivent mettre sur pied des stratégies et des modèles de bonne gouvernance pour accompagner les pouvoirs publics dans leur mission. Ils doivent, à cet effet, privilégier l’intérêt général tout en s’accommodant des réalités islamiques. Si le religieux fait ce que lui recommande sa religion et que les gouvernants gouvernent, cela ne sera bénéfique qu’aux populations ».

DES SITES CLASSÉS PATRIMOINES HISTORIQUES

 Le passé tumultueux de l’ancienne capitale de la province du Lao a laissé un précieux héritage. Mboumba (départe- ment de Podor) renferme aujourd’hui des vestiges rares et des monuments importants au milieu d’un espace urbain en pleine mutation. La ville abrite la mosquée de Thierno Ibra Hamat qui est l’œuvre de son grand frère Abdou Aziz. L’édifice, qui date de plus de 300 ans, a résisté au temps et continue d’être très fréquenté.

Figure également sur la liste des monuments classés, le cimetière des Almamys qui se trouve au quartier Wossirdé (ne sont là que des nobles). « Ici reposent les Almamys Wane. C’est un lieu sacré qui fait la fierté de tout Mboumba. C’est pourquoi l’Unesco l’a classé au rang de patrimoine historique », révèle Abdourahmane Pathé Wane.

Leurs tombes sont encore visibles dans ce qui fut le domicile de l’une des plus illustres familles régnantes du Fouta. Ce site, clôturé par un mur, n’est pas suffisamment valorisé. Le souhait des populations locales est de voir ce riche potentiel patrimonial valorisé pour conserver l’identité culturelle de la ville et promouvoir la valeur universelle exceptionnelle de ces sites.

Classé patrimoine historique, rien n’est encore fait pour réhabiliter le cimetière (en dehors du mur), souligne M. Wane. « Ils voulaient que les gens conservent la maison telle qu’elle était, mais il y a eu des réticences. Par la suite, on a construit le mur », ajoute-t-il.

Selon les témoignages, les femmes de certaines castes n’ont pas le droit de passer par là pour se rendre au fleuve. Idem pour un candidat à un examen ou concours sous peine d’échouer. C’est pareil pour une équipe de football, etc. Ces croyances résistent encore et toujours au temps, et restent ancrées dans l’imaginaire populaire.

Source : Quotidien National “Le Soleil”

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Blogueur, Activiste, Rédacteur Web et Entrepreneur, Yéro GUISSE est un jeune Sénégalais passionné des nouvelles technologies et des nouveaux médias. . J'essaie à travers ce blog d'apporter mes idées et mes contributions sur la marche de mon pays. Je suis pour un Sénégal des valeurs.

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