Retour sur l’histoire : L’école de Pire et la naissance du parti Toorodo de Thierno Souleymane Baal

Ce sont là les principales disciplines qui étaient étudiées par les seeremôe de la génération des révolutionnaires de 1776 : Ceerno Sileymaan Baal de Boode, Abdul Qadiri Kan de Koɓillo, Ceerno Bayla Pereejo Soh de Haawre, Elimaan Bubakar Kan de Dimatt, Tafsiru Jabiri de Jaañum, Alfa Amar Seydi Yero Buso de Hoorefoonde, Tafsiru Amadu Hammaat Wan de Kanel, Ceerno Abdarahman Sali dit Tenanta-Jangooɓe de Janjooli, Ceerno Abdul Karim Jaawanɗo de Seeno-Palel, Alfa Amadu Ñah dit Elimaan Lewa de Sooringo, Ceerno Yusuf Lam de Jaarangel, Ceerno-Molle Mamadu Lih de Cilon.Tous se sont rencontrés au Kajoor, répondant à la renommée du maître de Pir, pour acquérir des connaissances.

Chacun devait avoir des connaissances dans une discipline dont il pouvait faire bénéficier les autres. La confiance, dit-on, régnait entre eux. Ils ne se cachaient rien et se considéraient comme égaux. Rentrés chez eux, ils échangeaient des correspondances et des informations. Il y a parmi eux des juristes méticuleux (ulama aalun zafhir) comme Abdul Hammadi, essentiellement formés à Pir ; d’autres sont des ascètes sectateurs des confréries religieuses (sufiatu’ aalun Baɗil) venant du « bilad Shingitti » où dominaient les confréries Sazali, Senoussi et Qadiri.

Ce sont ces trois confréries qui avaient la faveur des Fuutaŋkooɓe de l’époque. La très célèbre école de Ngarak près de Rosso était dominée par la Sazali, la plus populaire des confréries de l’époque. Une autre école suri existait à Kaliñooro dans la vallée du « Karakoro ». Les Kajooriens voulaient être initiés au wird et les « Mauritaniens » voulaient apprendre le fiqh. Les uns et les autres sont nourris à l’idéologie du jihad qui a été développée dans toutes les écoles de la région au fil des siècles, depuis le mouvement almoravide. Les révolutionnaires de 1776 sont des idéologues qui se situent dans la droite ligne d’Ibn Yaasin, d’Al Hadrami, d’Al-Maghili et de Nasr-al-Din.

Il est intéressant de faire un rapprochement entre les tandems Al Hadrami-Abu Bakr ibn Umar, Al-Maghili-Askia Muhammed et Ceerno Sileymaan Baal-Almaami Abdul. Il est curieux de remarquer, à un siècle de distance, que Sileymaan Baal développe devant Satigi Sulee Njaay, les mêmes thèmes que développait Nasr-al-Din devant les rois de Sénégambie au XVIIe siècle.Tous les condisciplines de Pir étaient d’accord sur la nécessité d’un changement de régime au Fuuta Tooro.

Pour eux le pouvoir deeniyaŋke ne correspond plus à la réalité sociale et religieuse du pays. Pour eux, Deeniyaŋkooɓe et Kolyaaɓe ne sont musulmans que de nom, car leur pratique religieuse laisse à désirer. Leur Islam est entaché de pratiques païennes. Une réforme profonde s’impose en matière religieuse et en matière politique. Les condisciples de Pir sont également préoccupés par la situation politique du Fuuta, caractérisée par une grande dépendance à l’égard des Maures qui l’exploitent comme une terre de païens. Les Deeniyaŋkooɓe se complaisent dans cette situation sans réagir. Là aussi, un changement s’impose : l’émancipation du Fuuta islamisé de la tutelle des Maures.Ainsi s’est formé, à partir de Pir, un véritable parti toorodo qui se fixe pour objectif de faire de l’Islam, devenu la religion de la quasi-totalité du peuple Fuutaŋke, le principe du pouvoir politique et du droit. Sur le plan politique, il doit se substituer au droit de la lance. Ce parti toorodo tente et réussit à faire adhérer à sa cause les éléments islamisés des Fulɓe et des seɓɓe, faisant des concessions à la coutume et à la tradition en matière de justice à condition qu’elles n’aillent pas à l’encontre de l’esprit du Coran et des principes fondamentaux de l’Islam.

Les principales concessions à la coutume portent sur les manifestations et les réjouissances qui accompagnent des cérémonies aussi essentielles que la dation du nom aux nouveau-nés, la circoncision des adolescents et le mariage. La force de ce nouveau parti repose sur l’esprit de corps forgé entre les seeremɓe à l’extérieur. La plupart d’entre eux sont unis par leur attachement aux mêmes maîtres. Des cadets des dynasties fulɓe peuvent apporter leur appui au mouvement, tel ce Bubakar Fatimata, deeniyaŋke élevé par les marabouts. Ceerno Bayla Pereejo de Huulde, fondateur de Haawre, prend le titre de ceerno Feresɓe tandis que la branche-mère conserve celui d’arɗo Feresɓe. Tafsiru Jabiri est un Pullo jaawo.

L’esprit de corps est également renforcé par des alliances matrimoniales entre les différentes dynasties maraboutiques du Fuuta. Abdul Hammadi, le futur almaami, est étroitement apparenté à Elimaan Bubakar Kan de Dimat et à Tafsiru Sawa Kudi de Mboolo-Biraan. Il est aussi cousin du futur almaami Bubakar Modibbo, Ceerno Ciiwel, lui-même petit-neveu de Moodi Nalla. Le premier successeur d’Abdul Hammadi à la tête du Fuuta, en 1806, Muxtar Kudeeje Talla, Ceerno Ngappugu, de Sincu-Bamamɓe, est le demi-frère d’Elimaan Rinjaw Falil et de Maamudu Ac ; leur mère Kudeeje Muusa Yusufi est une Silla de Joŋto comme Kummba Silla, la première épouse de Moodi Nalla. Hammaat Lamin Baal de Boode, qui a assuré l’intérim d’Almaami Abdul lors de la captivité de celui-ci au Kajoor, est un cousin de Ceerno Asso Sileymaan Baal et du futur Almaami Mammadu Baal. Sa mère est une Lih de la famille de Tafsiru Ɓoggel Amadu Sammba de Jaaba. Il a été au demeurant le maître du futur almaami Yusuf, l’un des personnages les plus célèbres de la famille maternelle. Appartiennent à cette famille la mère d’Ali Dundu de Dabiya Odeeji, le plus influent des jaagorɗe du Fuuta, celle d’Ali Sidi de Mboolo, autre jaagorgal important, celle de Alfa Amar Seydi Yero Buso de Hoorefoonde, le coordinateur du parti toorodo après la disparition de Sileymaan Baal, celle du futur almaami Mammadu Biraan Wan de Mbumba, celle du futur almaami Malik et celle d’Alfa Umar Ceerno Bayla Wan généralissime des armées d’Al Haj Umar Taal.Les Wan de Kanel et de Mbumba sont apparentés aux Lih de Jaaba, d’Oogo et de Cilon, aux Baro de Haayre, au Jah de Wuro Siree, aux Buso de Golleere, aux Aan de Ngijilon, aux Añ de Gaawol, aux Aan de Pete et aux Ɓass d’Abdalla, aux Kan de Mboolo, de Kolcel, de Neega, de Duga et de Moodi-Nalla, aux Bah de Babaaɓe. Les Lih de Jaaba, de Cilon, d’Oogo, de Ndulumaaji et de Fanay sont des branches cousines, apparentées aux Sih du Ɓundu, aux Wan de Mbumba et de Kanel, aux Baal de Boode, aux Kah de Siwol, aux Jah de Wuro-Siree.Les Tuure de Haayre sont apparentés à ceux de Cilon, aux Buso de Golleere, aux Baal de Golleere et de Boode, aux Lih de Cilon et aux Wan de Kanel.Les Añ de Gaawol, originaires de Huulde comme Ceerno Bayla Pereejo, sont alliés aux Lih d’Oogo, de Jaaba et de Cilon, aux Wan de Mbumba et de Kanel.Les Baro de Haayre sont alliés aux Baal de Golleere et de Boode et aux Wan de Mbumba et de Kanel.Les Jah de Wuro Siree sont alliés aux Deeniyaŋkooɓe, aux Wan de Mbumba, aux Moodi Nalla.Les Bah de Hoorefoonde et de Fonndu sont alliés aux Aan de Ngijilon, aux Saybooɓe, maîtres des Yirlaaɓe-Hebbyaaɓe.Il est extrêmement difficile de démêler l’écheveau des alliances matrimoniales des Tooroɓɓe et des Fulɓe qui forment la masse du parti maraboutique.

Toutes ces familles se reconnaissent égales entre elles et forment donc une véritable classe sociale. Chaque famille est dirigée par un doyen qui porte un titre, souvent d’origine islamique, qui tendra à se laïciser au fil des générations. Les titres le plus courants sont : ceerno, tafsiru, alfa, elimaan, rapportés généralement à un village ou à un groupe familial ; ils sont indépendants du titre académique que peut revêtir tel ou tel marabout, rapporté à une personne. C’est ainsi qu’on dira Ceerno Wanwanɓe pour les Wan de Mbumba et de Kanel ; Ceerno Njaacɓe pour le Njaac de Madina, Ceerno Barooɓe pour les Baro de Haayre. En revanche les Talla portent le titre de Ceerno Ngappugu à Sincu-Bamambe et de Ceerno Jiinge à Hammadi Hunaare. Les Kah portent le titre de Ceerno Siwol, aussi bien à Siwol qu’à Bokijawe et à Galoya ; les Kan sont Elimaan Dimatt à Dimatt, Elimaan Neega à Cilon, à Bokijawe et à Njott, Ceerno Ciiwel à Bokijawe et à Doondu, Ceerno Kolcel à Seedo, Ceerno Gamugu à Cilon, Ceerno Mboltonn à Godo, Alkaati Mboolo à Mboolo Biraan, Elimaan Coofi à Podor, Elimaan à Coɗay ; mais ils n’ont pas de titre particulier chez les Helmoodi Nalla. Les Lih portent le titre de Ceerno-Molle à Cilon et à Kayhayɗi, Ceerno-Funeeɓe à Oogo et à Ndulumaaji, Tafsiru Ɓoggel à Jaaba, Elimaan à Fanay, Ceerno Ass à Foonde Ass, Elimaan à Mbooya. Les Tuure de Hammadi Hunaare, de Cilon et de Haayre portent le titre de Ceerno Wocci. Les Aan de Ngijilon portent le titre de Ceerno-Tillere, les Bah de Hoorefoonde et de Fonndu celui de Ceerno Fonndu ; Elfeki est le titre des Añ de Gaawol ; Alwaali celui des Dem de Jama-Alwaali ; les Sall de Banaaji ont pour titre Ceerno Fayfayo ; les Ñah de Sooringo, Poolel et Horkaƴere celui d’Elimaan Lewa ; les Baal de Boode celui de Ceerno-Asso ; les Ac sont Elimaan à Rinjaw. Les Jah de Wuro-Siree s’honorent du titre de Ceerno Njambaala, tandis que ceux de Coɗay portent le titre de Ceerno Sincu.Seeremɓe : pluriel de ceerno., dont la liste est loin d’être exhaustive, car chaque village et parfois chaque quartier a son elimaan, son ceerno ou son tafsiru, en se multipliant avec le progrès des études islamiques, en essaimant à travers le Fuuta et parfois hors du Fuuta, en multipliant les clientèles sur lesquelles ils exercent une très forte influence, ont profondément modifié l’équilibre des forces sociales à l’intérieur du pays aux dépens des Lawakooɓe (Deeniyaŋkooɓe, Saybooɓe, Yaalalɓe) et des Seɓɓe. Leur action coordonnée par Ceerno Sileymaan Baal a permis non seulement le renversement du régime deeniyaŋke, mais surtout l’émancipation du Fuuta de la tutelle maure.

Source : Oumar Kane, Dans La première hégémonie peule (2004), pages 497 à 535

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Blogueur, Activiste, Rédacteur Web et Entrepreneur, Yéro GUISSE est un jeune Sénégalais passionné des nouvelles technologies et des nouveaux médias. . J'essaie à travers ce blog d'apporter mes idées et mes contributions sur la marche de mon pays. Je suis pour un Sénégal des valeurs.
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